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...qu’on peut laisser mourir en mer

Un collectif de trois députés européens, dont Yannick Jadot, ainsi que François Gemenne et une autre universitaire Bérangère Taxil, appelle à sauver l’asile pour sauver les vies et notre humanité.

 

A la fin de ce mois de juin 2021, dans l’indifférence générale, la Grèce renvoyait en Turquie une douzaine de réfugiés qui avaient franchi la frontière illégalement. Ils avaient été enfermés, battus, et dépouillés de leurs vêtements : ils étaient nus. La Grèce est coutumière du fait : en mars 2020 déjà, des photos de réfugiés renvoyés en Turquie en sous-vêtements avaient fait le tour du monde. En décembre 2020, la Grèce était également accusée de renvoyer à la mer des canots pneumatiques qui accostaient sur ses côtes, en pleine nuit, avec des enfants à bord.

En juin 2020, le Danemark faisait voter une loi l’autorisant à délocaliser totalement sa procédure d’asile, et négociait avec plusieurs pays africains pour qu’ils accueillent, en échange de quelques millions d’euros, les réfugiés dont le Danemark ne veut plus sur son sol. Qu’importe que le Danemark n’ait accueilli que 1 500 réfugiés en 2020, qu’importe que son gouvernement soit intégralement social-démocrate : il met ici en œuvre le programme de l’extrême droite – un pays sans réfugié, où l’asile n’est tout simplement plus possible, où les principes les plus fondamentaux du droit d’asile sont bafoués.

Cette tentation d’externaliser le droit d’asile n’est pas nouvelle. Avec la Turquie d’Erdogan, la Libye de Kadhafi et de ses successeurs, avec d’autres, les dirigeants européens se sont perdus dans de funestes marchandages. De cela, nous ne voulons ni pour l’Europe ni pour la France. La Commission européenne s’est bien sûr émue que le droit d’asile soit ainsi violé, mais cela n’ira sans doute guère plus loin.

Les questions d’asile et d’immigration pas traitées

Aussi choquantes et contraires aux valeurs européennes soient-elles, les pratiques du Danemark et de la Grèce sont au fond conformes à la ligne suivie par les politiques européennes d’asile depuis plusieurs années : fermer les frontières, laisser les migrants mourir en mer, solder nos obligations et piétiner notre honneur. Depuis le début de l’année 2021, près de 1 000 migrants ont déjà péri noyés en Méditerranée, et plus de 20 000 depuis 2014.

Le nouveau pacte pour l’asile et les migrations, présenté en septembre 2020 par la Commission européenne, ne fait que renforcer cette logique d’externalisation et de restriction de l’asile sur le sol européen. Vendredi 16 juillet 2021, la Lituanie a déclaré l’état d’urgence pour faire face à l’arrivée sur son territoire de migrants en provenance de la Biélorussie.

Mais la France n’a guère de leçons à donner en la matière : les tentes des demandeurs d’asile sont régulièrement lacérées au couteau par la police, nos frontières sont devenues des zones de non-droit et d’humiliation, et les conditions d’accueil restent déplorables. En Europe comme en France, nous devons reconnaître que les gouvernements successifs ont rarement été à la hauteur sur les questions d’asile et d’immigration.

Refus de réparer nos sociétés fragilisées par la crise

Si les gouvernements reprennent si souvent les éléments de langage de l’extrême droite, voire carrément son programme, c’est parce que domine en Europe le sentiment diffus que l’immigration est devenue trop importante, voire hors de contrôle. Et qu’il importe donc de refouler à tout prix ceux qui voudraient chercher asile, ou simplement une vie meilleure, sur le territoire européen.

Car quitter son pays pour survivre est une tragédie. Et qu’importent les chiffres qui montrent que les niveaux d’immigration, en Europe, sont revenus à leur niveau d’il y a une dizaine d’années : la rhétorique et l’imaginaire de « la crise migratoire » sont restés. Et la fermeture des frontières est devenue l’horizon de toute politique, à gauche comme à droite, qui préfère agiter des paniques identitaires plutôt que de réparer nos sociétés fragilisées par la crise sociale et culturelle.

Ecologistes et humanistes, Français et Européens, nous refusons cet affaissement de la pensée et l’abandon de nos valeurs qui consistent à toujours chercher des coupables plutôt que des solutions. Déjà, en Hongrie et en Pologne, après les migrants, ce sont les femmes et les homosexuels dont les droits sont menacés. L’histoire nous l’enseigne : rogner les droits de l’autre, c’est toujours abandonner sa propre liberté.

Développer une vraie politique d’immigration

Nous affirmons qu’il n’y a pas de fatalité. Nous ne renonçons pas à développer un projet cohérent sur l’asile et les migrations, sans céder aux simplifications ni aux postures. A ceux qui disent qu’on ne peut accueillir plus, nous répondons avec force que nous accueillons peu, qu’il est possible d’accueillir mieux, et qu’il n’est plus possible de considérer les migrants comme des sous-humains qu’on peut laisser mourir en mer, errer nus aux portes de l’Europe, ou survivre sur nos trottoirs, comme si nous refusions de les considérer comme nos semblables.

Il est possible de mettre en œuvre une politique d’asile et d’immigration responsable qui repose sur la liberté, l’égalité et la fraternité. Pour cela, il importe d’abord de développer une vraie politique d’immigration, de manière à ce que l’asile ne soit plus détourné de sa vocation humanitaire. Cela impliquera de mieux répartir l’immigration, sur le territoire national mais aussi en Europe : toute politique d’asile et d’immigration qui nierait cette dimension européenne sera condamnée à échouer.

Etre réaliste n’est pas certainement conclure des accords financiers avec les régimes les plus autoritaires pour faire vivre l’enfer à celles et ceux qui fuient la guerre, les persécutions et les violences. La fermeture des frontières, telle qu’elle est organisée actuellement au niveau européen, n’aboutit qu’à créer des drames, à enrichir des passeurs criminels et à alimenter une illégalité croissante. Il faut rétablir des voies de circulation sûres et légales : c’est notre intérêt à tous, si nous voulons améliorer la sécurité aux frontières.

La vraie question : savoir où nous voulons aller ensemble

Etre réaliste, c’est donc agir en organisant une vraie politique européenne de l’asile qui permette d’en harmoniser au niveau européen les critères et procédures, grâce à une agence européenne de l’asile. C’est supprimer les dispositions du règlement de Dublin qui font peser sur quelques pays l’ensemble de la gestion de l’asile. C’est au contraire organiser un effort massif de l’Union européenne pour aider les Etats de première arrivée sur le sol européen à examiner rapidement, en complément des réinstallations depuis les pays tiers − en complément, pas en substitution –, les demandes d’asile des personnes qui y parviennent.

Il est temps que les Etats respectent les engagements internationaux et européens qu’ils ont pris. Il est également temps d’organiser, en Europe et en France, des voies de migration légale, plus sûres et ordonnées, pour la protection humanitaire, pour les déplacés environnementaux, pour la migration de travail, pour être à la hauteur, de manière organisée et maîtrisée, de notre devoir de protection et par ailleurs des besoins de notre économie.

Il importe enfin de considérer que ceux que nous désignons toujours au pluriel comme des étrangers, des immigrés ou des réfugiés, font partie intégrante de la communauté nationale. Que ce sont les discriminations, bien davantage qu’une prétendue racialisation de la société, qui fracturent l’idéal républicain d’égalité et empêchent l’universalisme de s’ancrer dans la réalité. Celles et ceux qui sont venus d’ailleurs, quelles qu’en soient les raisons, sont aussi légitimes dans notre société que celles et ceux qui y sont nés. Trop souvent dans ce pays nous sommes obnubilés par la question de savoir d’où nous venons, qui renvoie chacun à ses origines. La vraie question, en réalité, est plutôt celle de savoir où nous voulons aller ensemble.

Damien Carême, député européen écologiste ; François Gemenne, chercheur, spécialiste des migrations ; Yannick Jadot, député écologiste européen ; Caroline Roose, députée écologiste européenne ; Bérangère Taxil, professeure de droit international à l’université d’Angers