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Visio-conférence avec François Gemenne, notre Grand Témoin,
le 30 novembre 2020,
un temps fort d'écoute et de partage...

"L'universalisme français a perdu sa dimension universelle et cosmopolite".

Avec patience et humour, François Gemenne, chercheur-enseignant, déconstruit les préjugés sur la question migratoire. Cf. son dernier ouvrage "On a tous un ami noir" (Fayard, sept 2020) : chiffres à l’appui, le chercheur-enseignant sur les migrations montre que non, ce n’est pas « toute la misère du monde » qui vient en Europe ; il s'agit plutôt de personnes issues des classes moyennes, souvent assez diplômées et qui aspirent plus à l’entreprenariat que les Français. Et non, les migrants ne coûtent pas cher au système social français, pas plus qu’il n’y a de « déferlante migratoire ».

Compte-rendu de la rencontre

Jean-Jacques Lambert, président du RCI, se réjouit de la reprise de cette activité de l’association qui mène de front une réflexion sur les migrations, et une action sur le terrain, à travers des cours de français, une permanence juridique avec la Cimade et les dîners du Goût de l’Autre.

Céline Dumont, secrétaire générale du RCI, évoque les premiers contacts avec François Gemenne alors jeune chercheur au CERI-Sciences-Po. Spécialiste des questions de géopolitique du changement climatique et de la gouvernance internationale des migrations, il est rattaché à l’université de Liège, et enseigne notamment à Sciences-Po Paris et à la Sorbonne.

L’extrême droite mène la danse

François Gemenne se place en spécialiste engagé qui s’interroge sur les raisons qui font qu’on a adopté le cadre, le vocabulaire et les concepts de l’extrême droite. Alors que celle-ci n’a pas remporté les élections, depuis plus de trente ans, elle a réussi à imposer ses cadres de pensée. Il fait remonter cet état de fait à 1984 quand Laurent Fabius déclare que le FN pose les bonnes questions mais y apporte de mauvaises réponses. 

Nous, y compris les chercheurs, n’en sommes pas sortis, nous avons accepté que l’extrême droite s’empare de l’agenda politique et médiatique sur ces questions et impose son vocabulaire. Nous nous sommes retrouvés à jouer en défense plutôt qu’en attaque. Pour continuer la comparaison avec le football, on prend des buts mais on n’en marque pas. François Gemenne est frappé de constater, qu’il intervienne dans des universités, des associations ou des journaux, il lui est toujours demandé de se placer dans un débat binaire du type l’immigration est-elle une opportunité ou un fardeau, un bénéfice ou un coût pour les finances publiques…

Comme si la réponse à ce genre de question devait déterminer les politiques migratoires. On s’autorise sans s’offusquer un débat qu’on n’oserait pas lancer sur d’autres catégories de population (ex. : les personnes handicapées sont-elles un fardeau pour la société ?).

François Gemenne est frappé qu’on ne le sollicite que pour tordre le cou aux idées de l’extrême droite. C’est une défaite pour le chercheur s’il n’apporte pas de propositions nouvelles, comme si son rôle n’était que de dissiper rumeurs et mensonges.

L’extrême droite a imposé un grand nombre de termes (migrant est devenu péjoratif, tri, appel d’air…) qui ne sont même plus discutés et admis comme indiscutables. Le concept d’appel d’air fonde l’essentiel des politiques d’accueil, comme si accueillir mieux favorisait plus de migrations.

Comment en est-on arrivés à être à ce point perdants que tout discours empreint de réalisme et d’humanité se fracasse sur un mur d’idées reçues ?

François Gemenne identifie trois erreurs :

1. Associer migration à crise

On ne montre les migrants qu’en situation de détresse extrême que ce soit pour les naufrages, dans des camps insalubres ou récemment place de la République. Cela génère des réactions qui peuvent être aussi bien d’empathie, de pitié que d’inquiétude et d’angoisse. On ne les montre jamais dans la réalité allant chercher les enfants à l’école, faisant la cuisine, lisant un magazine féminin… alors que leur quotidien ressemble à notre vie. On mobilise ainsi l’émotion plus que la raison, ce qui a tendance à renforcer la fermeture. Quel que soit le type de crise, qu’il s’agisse de la pandémie, des attentats, de crises économiques, l’opinion est rassurée par la fermeture des frontières, sans que l’on sache si cette fermeture est efficace ou non.

Ce narratif a envahi le débat public : les gens ont tendance à croire que la fermeture des frontières peut mettre un terme à la crise. Or elle renforce la crise, conduit à plus de naufrages, plus de camps inhumains et on entre dans un cercle vicieux. Rester dans ce descriptif de crise pousse au renforcement de la fermeture..

2. Parler au pluriel

On a l’habitude d’employer des pluriels : les migrants, les demandeurs d’asile, les étrangers… comme un groupe constitué de personnes qui se connaissent, ont des revendications communes, ce qui est l’inverse de la réalité. En les désignant au pluriel, on les essentialise, on les considère comme un groupe porteur de caractéristiques communes, pratique qui les rend tous soit remarquables, soit dangereux. Même certaines ONG ont tendance à les voir porteurs de caractéristiques exceptionnelles (le couple à l’origine d’un des vaccins contre le Covid en Allemagne a été présenté comme enfants d’immigrés). En parant les étrangers de qualités hors du commun, comme s’il avaient ces qualités uniquement parce qu’ils sont étrangers, on légitime le discours de l’extrême droite pour qui ce sont des gens qui menacent nos salaires, notre culture…

Il faut relever le défi de singulariser les individus, il y a parmi eux des gens remarquables et des gens méprisables, ils sont le miroir de la société actuelle, et les accueillir comme une partie de nous-mêmes.

François Gemenne prend l’exemple des gauchers, dont il fait partie. Ils représentent 13 % de la population, les étrangers 10 %. Jamais il n’a à s’identifier comme gaucher. Pourquoi applique-t-on aux étrangers un traitement qu’on n’imaginerait pas pour les gauchers ?

3. Opposer chiffres à subjectivité

On a trop voulu opposer chiffres et statistiques à ce qui est une appréciation subjective des migrations. Les gens perçoivent l’immigration au travers de leur réalité quotidienne. Des vérités présentées comme objectives se heurtent aux ressentis subjectifs. Il faut accepter que le ressenti personnel basé sur le « sens commun » est aussi une forme de vérité et faire le deuil de la simplicité, en voulant opposer réalité et intuition.

Il faut entrer dans un processus de déconstruction en présentant des parcours de vie qui vont à rebours de la représentation admise : la fermeture des frontières ne fait que rendre la migration plus difficile mais ne la réduit pas.

Il ne semble pas que l’opinion publique soit hostile aux migrations mais elle s’appuie sur des impressions intuitives de « bon sens » et soutient des politiques restrictives dont les intentions sont mortifères.

Il faut cesser de construire une identité en référence à la frontière mais à partir de ce que nous voulons être ensemble ; même si c’est difficile, il faut parvenir à construire une identité collective non à partir du passé mais à partir de ce que nous voulons faire ensemble. Cela revient à se demander non pas d’où nous venons collectivement mais où nous voulons aller ensemble et alors les étrangers ont toute leur place dans la collectivité nationale. Il faut souligner ce qui nous unit, alors qu’on a peut-être trop insisté sur la richesse de la diversité en omettant ce qui nous rassemble.


Questions / Réponses

Comment voyez-vous le rôle du chercheur dans le débat public ?

François Gemenne ne conçoit pas la recherche sans un engagement dans le débat public, le chercheur ne peut se contenter de publier dans des revues scientifiques en faisant abstraction de la réalité. Il conçoit ses travaux pour informer le débat public et faire que le débat s’appuie sur des faits empiriques non sur des considérations idéologiques.

Les décisions politiques qui devraient s’appuyer sur ce qui est juste en vue d’une meilleure vie sont motivées par la réaction attendue ou supposée de l’électorat. Les gouvernements sont tétanisés car ils craignent la manière dont l’extrême droite se saisirait de leurs décisions, c’est une forme de défaite.

Dans cette situation, le chercheur se doit d’être honnête mais pas neutre.

Que faire ensemble, au quotidien, pour briser le cercle vicieux de la peur ?

Il est vrai qu’une partie des gens ont peur. François Gemenne cite l’exemple en Belgique d’un propriétaire qui avait légué à la Croix-Rouge une ancienne maison de retraite pour y loger des réfugiés. Il a le souvenir d’une personne effrayée à l’idée d’en croiser un dans le parc de cette maison. Il lui avait été répondu, qu’ils échangeraient un bonjour en passant chacun leur chemin. Un an après, les craintes des habitants s’étaient dissipées. Il importe de davantage « visibiliser » les migrants, pas seulement ceux qui ont des qualités exceptionnelles, mais aussi ceux qui ressemblent à la moyenne des citoyens. Même s’ils sont souvent réticents, il faut les convaincre de prendre la parole dans le débat public.

Revenant sur l’évacuation violente de la place de la République le 23 novembre, s’il comprend la logique des ONG pour alerter les pouvoirs publics, François Gemenne remarque que cela a abouti à montrer des tentes, des ombres sans visage, sans existence réelle et ainsi 74 % des Français approuvent les démantèlements de camps. Une opération violente contre des gens qu’on ne voit pas, des gens dont on n’entend pas la voix a toutes chances d’être acceptée. Pouvoir entendre les témoignages des migrants à ce moment-là génère d’autres réactions. C’est pourquoi il faut multiplier les moments d’échange, mais François Gemenne n’a pas de pistes plus concrètes à proposer pour faire des choses ensemble.

Pourquoi crainte et sentiment de menace peuvent dominer face à une détresse extrême ?

François Gemenne reprend l’observation de Christina Alexopoulos de Girard, psychologue clinicienne, qui note un clivage en chacun de nous entre une empathie, une solidarité qui fait qu’on s’identifie à l’autre et un besoin de barrière entre soi et l’autre. Elle invite à une lutte à l’intérieur de soi pour faire le lien entre crainte et empathie.

François Gemenne insiste sur la prise en compte de l’inquiétude, la non-stigmatisation des personnes exprimant leur angoisse. Il ne faut pas dire aux gens qu’ils sont des monstres et sortir de la logique bien contre mal mais insister sur l’acceptation de la transformation structurelle de la société. Ce n’est pas de nous que dépendent les flux migratoires, à nous en revanche d’essayer d’organiser les choses au mieux.

Comment se préparer aux migrations climatiques ?

La première des choses est d’éviter d’en parler au futur en se disant que c’est une prochaine vague après la migration économique et celle des réfugiés, et qu’on s’y soustraira en diminuant nos émissions carbone. Le changement climatique est de facto la première cause de déplacement, soit en interne, soit vers les pays limitrophes. En 2019, on comptait 25 millions de personnes déplacées pour raisons climatiques. Ce n’est pas le futur, c’est la réalité présente ; les causes environnementales et politiques sont liées et vont s’influencer mutuellement.

Il semble que la justice administrative prend de plus en plus souvent des décisions ouvertement xénophobes là où des jugements humains seraient possibles. L’avez-vous constaté ?

Petit à petit, des digues sautent. Des décisions qui auraient semblé totalement inhumaines il y a encore quatre ou cinq ans passent désormais pour être normales. La norme d’inhumanité par rapport aux migrants a considérablement évolué.

Comment vos recherches sont-elles prises en compte par le personnel politique et les pouvoirs publics ?

Par une ignorance et un mépris qui forcent le respect ! Je travaille à la fois sur les questions climatiques et sur les migrations. Sur les premières, je suis écouté, je rencontre députés, ministres, membres de la Commission européenne. On accepte l’idée que les travaux de scientifiques puissent être pris en compte dans les décisions, comme c’est le cas pour les travaux du Giec par exemple. Sur les secondes, je n’ai jamais rencontré un seul ministre, ni un directeur d’agence de surveillance aux frontières, ni donné aucune conférence. Le poids des travaux scientifiques n’a aucune influence sur les décisions politiques. Le seul critère de décision est idéologique. On le voit avec la présence médiatique et l’audience accordée aux propos réactionnaires de Didier Leschi, directeur de l’OFII, dans son récent livre. Imagine-t-on considérer comme travail de chercheur un livre que le préfet Lallement écrirait sur les violences policières ! De même, la place donnée à Patrick Stefanini qui ose écrire « Immigration. Ces réalités qu’on nous cache ». Le discours sur les migrations est happé par ce haut fonctionnaire totalisant plus de quarante ans dans les cabinets ministériels, il utilise la réalité objective comme autojustification des manques des politiques qu’il a servies.

Faites-vous le même constat pour les autres pays européens ?

Pour la Belgique, le constat est identique. Tous les pays n’adoptent pas des politiques identiques,  même ceux qui prévoient des dispositifs plus humains le font pour des considérations idéologiques, non à partir des résultats de la recherche, mais certains décideurs ont plus de courage que d’autres. C’est mue par son sens de la justice que Angela Merkel a pu agir comme elle l’a fait en 2015.

Les politiques migratoires ont pour but d’empêcher les migrations. Quel cadre, quel horizon politique pourraient les organiser ? Est-ce que cela passe par la liberté de circulation et d’installation ?

Ce serait effectivement le moyen le plus pragmatique et le plus rationnel de répondre au défi des migrations contemporaines, mais ce serait rejeté sans être discuté. Il faut procéder par étape, en commençant par mettre un terme à la crise humanitaire, accueillir dignement et garantir des voies sûres d’accès au continent européen. Et répondre par une politique européenne, avec de réels mécanismes de solidarité.

Il y a de la peur chez les hommes politiques, c’est une vraie défaite de la démocratie. Beaucoup disent être à titre personnel favorables à l’ouverture des frontières, mais n’osent l’exprimer dans l’espace public. Ils se retiennent de mettre en avant ce qu’ils croient être juste par crainte des réactions de l’opinion publique et peur que cela mette en péril leur carrière politique…

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