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Il en est malheureusement souvent ainsi : à défaut de trouver une solution à un problème complexe, on cherche à le rendre invisible. Mais faire disparaître n’est pas résoudre. Le phénomène migratoire de ces dernières années a ouvert une crise profonde en Europe, à ce jour irrésolue. Une fracture se dessine entre les pays favorables à une politique résolument intransigeante et des gouvernements plus ouverts mais terrifiés par l’impact que pourrait avoir un discours conciliant sur leurs électeurs.

D’un côté, la haine, de l’autre, la prudence. Dans ce contexte de confusion politique, une initiative civile est venue apporter une réponse à la crise humanitaire qui se joue en Méditerranée. Elle est modeste. Elle est fragile. Elle fait ce qu’elle peut. Mais elle a du sens et, surtout, elle sauve des vies. L’Aquarius est notre Antigone. Le bateau humanitaire nous rappelle qu’il existe des lois non écrites, vieilles comme l’humanité, qu’on ne peut oublier sans se perdre soi-même. Ne pas laisser mourir quelqu’un en mer est l’une de ces lois.

Errance humanitaire

Au début de son action, l’Aquarius a été loué. Puis, au fur et à mesure que passaient les mois, de plus en plus critiqué. Le bras de fer s’est durci avec l’arrivée du chef de file de la Ligue (extrême droite) Matteo Salvini au gouvernement de l’Italie. Le ministre de l’intérieur transalpin a commencé par lui refuser l’accès aux ports du pays, créant ainsi les conditions scandaleuses d’une errance humanitaire.

Depuis l'été dernier, une nouvelle stratégie est apparue. En août, l’Aquarius a perdu le pavillon de Gibraltar. Il a dû trouver une solution pour pouvoir continuer sa mission : le pavillon panaméen. Mais, rebondissement, en septembre, le Panama, à son tour, retire au navire son pavillon.

Pourquoi donc ? Qu’est-ce qui a provoqué ce revirement ? 23 % de la flotte de la marine marchande mondiale bat pavillon panaméen. Qu’est-ce qui fait que, aujourd’hui, l’Aquarius en devient indigne ? Rien, si ce n’est la politique. La stratégie est simple : on cherche à couler l’Aquarius en l’immobilisant.

Aucun soutien politique

Que le bateau humanitaire soit devenu un enjeu politique n’est guère surprenant. Il incarne aujourd’hui – à son corps défendant – la paralysie européenne face au phénomène migratoire et est devenu, au fil des ans, la mouche du coche.

Si demain l’« Aquarius » ne retrouve pas de pavillon, le silence tombera sur la Méditerranée.

Régulièrement, après avoir sauvé des vies, il revient vers les côtes européennes avec toujours la même question : où accoster ? Et qui pour accueillir les migrants ? Plus le temps passe, plus la question énerve. On comprend bien pourquoi l’Europe du premier ministre hongrois Viktor Orban et de Matteo Salvini est résolument contre l’action du bateau.

Mais ce qui est plus surprenant, c’est le silence un peu gêné des autres pays européens. Qui a offert de venir en aide à l’Aquarius ? Personne. Aucun soutien politique clair de la part d’un gouvernement. A tel point que l’on peut se demander si l’Europe n’est pas secrètement soulagée de voir Matteo Salvini venir à bout du navire. Sauf qu’en politique les silences coupables ont des conséquences.

Si demain l’Aquarius ne retrouve pas de pavillon, le silence tombera sur la Méditerranée. Est-ce que les migrants cesseront pour autant de tenter la traversée ? Non. Mais il n’y aura plus d’yeux pour les voir. Leur destin sera libyen. Car c’est bien les gardes-côtes libyens qui s’occuperont des secours. Et tout deviendra plus opaque, pour ainsi dire, invisible.

Une cécité confortable

Voulons-nous d’une Europe dont la seule ambition est de construire les conditions d’une cécité confortable ? D’une Europe qui, lorsqu’elle ne parvient pas à prendre à bras-le-corps un problème, organise les moyens de l’éloigner en le sous-traitant ?

A la veille des élections européennes, ce qui aurait du sens pour redonner un peu de contenu au projet européen, c’est qu’un des pays de l’Union européenne (UE) donne son pavillon à l’Aquarius. Ou mieux que l’Europe, en tant qu’institution, le fasse ! Elle dirait alors clairement que, même si elle n’a pas encore trouvé les moyens politiques de faire face à ce phénomène, même si elle connaît des tensions intérieures violentes, elle ne peut envisager de renoncer à son humanisme.

Si rien n’est fait, l’Aquarius sera contraint de rester à quai, dans le port de Marseille, et ce sera un camouflet scandaleux pour l’Europe que nous aimons, une défaite profonde face aux populismes qui bombent le torse.

Il n’y a pas de raison de taire notre colère face à la politique de MM. Salvini et Orban parce que les décisions qu’ils prennent influent sur notre Europe. Il n’y a pas de raison de ne pas rappeler à nos hommes politiques que l’opposition face à cette droite populiste passe aussi par l’Aquarius. Ne laissons pas le pavillon de l’indifférence flotter en Méditerranée. Ne laissons pas s’installer en nous la défaite de l’esprit.

Laurent Gaudé Le Monde 10.10.2018

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