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“La politique c’est avoir une vision,
pas caresser dans le sens du poil“.

Au rang des « malentendus » entre l’État et l’Église catholique évoqués par Emmanuel Macron figure le projet de loi asile et immigration, qui doit bientôt être débattu par les députés. La présidente du Secours catholique, Véronique Fayet, s’insurge contre un texte qu’elle juge trop répressif.

Que retenez-vous de la rencontre du 9 avril, au Collège des Bernardins, avec le président Emmanuel Macron ?

Le président de la République a rendu un bel hommage à l’Église catholique et à son rôle positif dans la société. Il a tenu un beau discours, comme il sait le faire, avec toute la force de séduction qui le caractérise. Même si cela ne me surprend pas, j’aurais tout de même apprécié qu’il fasse preuve d’un peu plus d’ouverture sur l’accueil des migrants. J’ai d’ailleurs décelé des contradictions dans son propos. Au milieu de quelques envolées philosophiques, il a beaucoup parlé de l’importance du doute, du questionnement et du dialogue. Autant d’attitudes qu’il n’a pas su mettre en pratique pour préparer le projet de loi asile et immigration, son gouvernement refusant d’écouter les associations concernées alors qu’il aurait pu mener une véritable réflexion avec elles. Je regrette par ailleurs que le service de communication des évêques n’ait pas jugé utile de faire intervenir un exilé parmi les « témoins de la fragilité » qui se sont exprimés au début de la rencontre. Cela aurait eu beaucoup de sens, surtout en présence du ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb qui participait à la soirée. Un ministre auquel le président Macron a redit son soutien sans faille.

On vous sent très remontée contre le ministre de l’Intérieur. Est-ce lié à son intervention devant la Commission des lois, lorsqu’il a affirmé que certaines régions étaient « submergées par les flux de demandeurs d’asile » ?

De fait, ces propos sont très choquants. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’un mensonge qui reprend la rhétorique de l’extrême droite. Le ministre de l’Intérieur s’en saisit de manière assez malhonnête, en utilisant des chiffres complètement farfelus. Pour justifier le durcissement de la loi, il parle du risque d’avoir à faire face à l’arrivée de plusieurs centaines de milliers de migrants, alors qu’il n’y a eu l’an dernier que 79.000 demandes d’asile en France. Certes, on évalue à quelque 300.000 le nombre de clandestins dans notre pays. Mais c’est un chiffre global, qui prend en compte les personnes qui sont chez nous illégalement depuis des années. Cela reste très peu, rapporté à la population française. Nous ne sommes envahis par personne, c’est juste mensonger et honteux de l’affirmer. Ce discours consiste à faire peur, à agiter le chiffon rouge pour effrayer nos concitoyens. C’est grave.

Les exilés ne sont ni des profiteurs ni des fainéants, bien au contraire. Pour arriver chez nous, ils ont fait preuve d’un courage exceptionnel.

Pourtant, on ne peut pas nier l’inquiétude des Français.

Faire de la politique, c’est avoir une vision. C’est prendre le temps de l’expliquer, de faire de la pédagogie. Or, dans ce domaine, le gouvernement se contente de caresser l’opinion publique dans le sens du poil. En tenant des discours qui ne font qu’attiser les peurs. Certes, les migrations peuvent représenter un problème, surtout quand l’État défaillant ne remplit pas ses obligations en matière d’accueil et d’intégration, mais elles sont aussi une chance pour notre pays. Les exilés ne sont ni des profiteurs ni des fainéants, bien au contraire. Pour arriver chez nous, ils ont fait preuve d’un courage exceptionnel. Ils viennent partager leurs talents, leurs compétences, leur force de travail. D’ailleurs, ils souffrent énormément de ne pas avoir le droit de travailler en tant que demandeurs d’asile. Alors qu’eux n’ont qu’une envie, c’est de se mettre au travail, et donc de participer au développement de notre pays.

Que fait-on de ces jeunes, de ces familles qui ont traversé l’Afrique, le Sahara et la Méditerranée au péril de leur vie ? Ils arrivent chez nous complètement fracassés.

Ne faudrait-il pas, comme l’affirment certains, faire une distinction entre réfugiés de guerre et migrants économiques ?

Cette distinction ne tient pas la route. D’un côté, il y aurait les « bons migrants », ceux dont on devrait s’occuper, et les « mauvais » qu’il faudrait renvoyer chez eux. Ce discours simpliste plaît à l’opinion publique, mais ne correspond pas à la réalité. Que fait-on de ces jeunes, de ces familles qui ont traversé l’Afrique, le Sahara et la Méditerranée au péril de leur vie ? Ils ont subi l’errance, l’esclavage. Ils arrivent chez nous complètement fracassés. Est-ce que ces gens-là n’ont pas besoin d’une protection ? Et puis, pourquoi faudrait-il faire une différence entre ceux qui fuient la guerre, les persécutions, la dictature ou la misère ? Dans tous les cas, ils fuient la violence et ne cherchent qu’à sauver leur peau ou à trouver une vie meilleure. Les situations sont souvent mêlées. Dire qu’il n’y a que deux catégories de migrants, là encore, c’est mentir aux Français. La réalité est bien plus complexe.

Migrants : quel est le problème ?

Pour faire face au phénomène migratoire, qui ne va aller qu’en s’intensifiant, devrions-nous changer notre logiciel politique ?

Effectivement, il faut qu’on appréhende les choses sous un angle radicalement différent. Ces derniers mois, face à la complexité des questions migratoires, nous avons appelé le gouvernement à organiser une conférence nationale sur le sujet. En vain. Il nous faudrait pourtant un grand débat apaisé, argumenté, auquel participeraient des chercheurs, des philosophes, des anthropologues, des économistes et des responsables associatifs, actifs sur le terrain. Face au refus du gouvernement, plusieurs associations, dont Emmaüs, ont lancé leurs propres états généraux. Des réunions se tiennent un peu partout dans les régions, une rencontre nationale aura lieu fin mai, mais les responsables politiques n’y participent pas. C’est dommage. De toute façon, une politique migratoire digne de ce nom ne peut être qu’européenne. Nous voyons bien, là aussi, combien l’Europe est divisée sur la question et, donc, impuissante. S’il n’est pas possible d’avancer à 27, nous pourrions au moins essayer à 10 ou à 12 de nous mettre d’accord sur une procédure commune d’exercice du droit d’asile.

Il y a une certaine perversité à expliquer à l’opinion publique que renvoyer chez eux les exilés vite fait bien fait répond à une logique humanitaire.
Qu’est-ce qui vous choque le plus dans le projet de loi asile et immigration ?

Au prétexte de la réduction du délai d’instruction, ce projet de loi fragilise la procédure de demande d’asile, en rabotant le délai d’appel à la Cour nationale du droit d’asile, en multipliant les procédures accélérées ou en supprimant le recours suspensif pour un grand nombre de cas de demandes d’asile. Les auteurs de ce texte semblent partir du principe que les personnes sollicitant une protection sont pleinement informées et peuvent faire valoir leurs droits facilement. Comme si elles n’avaient pas besoin d’accompagnement, d’un toit, de temps et de confiance, pour pouvoir expliquer leur situation après un parcours d’exil souvent épuisant… Il y a une certaine perversité à expliquer à l’opinion publique que renvoyer chez eux les exilés vite fait bien fait répond à une logique humanitaire. Et puis, ce projet de loi ne prend pas en considération tout ce qui se passe en amont de la demande d’asile. Les exilés peuvent parfois rester trois mois sans ressources, dans la rue, dans des conditions difficiles, en attendant d’obtenir un rendez-vous à la Préfecture. Les démarches sont longues et compliquées, avec des délais d’attente incroyables.

Notre pays est déjà champion d’Europe du nombre de migrants enfermés. Et, parmi eux, beaucoup d’enfants.

Vous contestez aussi l’allongement de la durée de rétention pour les étrangers en situation irrégulière. Pourquoi ?

Aucun gouvernement français n’avait envisagé, jusque-là, de porter la durée légale de rétention à 90, voire 135 jours. Chaque fois que l’on a allongé la durée de rétention, cela n’a eu aucune incidence significative sur le nombre d’expulsions. Cette mesure n’est pas seulement inefficace, elle est aussi totalement disproportionnée. Elle ne fera qu’augmenter les souffrances et les traumatismes. Il est inconcevable de banaliser la privation de liberté avec de faux arguments d’efficacité. Notre pays est déjà champion d’Europe du nombre de migrants enfermés. Et, parmi eux, beaucoup d’enfants. La France a été condamnée à six reprises par la Cour européenne des droits de l’homme pour ces traitements inhumains et dégradants. Pourtant, l’an dernier, presque sept fois plus d’enfants ont été enfermés qu’en 2013. Et ce, uniquement pour faciliter la logistique policière en cas d’expulsion.

Comment allez-vous continuer à agir dans ce domaine ?

Le phénomène migratoire est devant nous. Il ne fait que commencer. Ce qui nous importe, c’est de nous inscrire dans le temps long, d’être dans un processus qui nous permettra, à l’échelle européenne et internationale, de faire évoluer les consciences. Finalement, ce qui se passe aujourd’hui en France est moins important que le processus que nous mettons en place avec les mouvements Caritas européens et d’autres. Encouragés par le pape François, dont l’engagement est sans faille, nous allons travailler avec obstination pour faire comprendre à l’opinion publique européenne que les migrants ne représentent pas une menace, mais une chance pour notre avenir. C’est un travail de longue haleine. Lorsque je vois comment nos bénévoles ont été capables, au fil des années, de changer leur regard sur ces personnes, je me dis que c’est possible et que ça en vaut la peine.

Véronique Fayet (La Vie 12 4 18)

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